Les brèves

Dans les grandes lignes

Marc-Olivier Padis, créée le 01-11-2026

"Dans les grandes lignes Philippe Vasset est sans doute le plus singulier des écrivains voyageurs français. En 2007, dans Un livre blanc, il avait entrepris d’explorer les zones laissées blanches sur les cartes de l’IGN. Cette fois, il décide de suivre, sans carte, les lignes à haute tension qui alimentent la région parisienne. Cette lubie, qu’il reconnaît lui-même comme absurde, lui fait découvrir une géographie singulière : un immense anneau à la périphérie de Paris, ponctué de pylônes gigantesques et strié de câbles électriques. Au sol, les parcours sont souvent impraticables, interrompus ou interdits, imposant d’importants détours à travers un paysage d’équipements lourds, grillagés, enchevêtrés et parfois hostiles, où il ne croise presque personne. Mais cette boucle de la haute tension parisienne est aussi un paysage sonore. C’est d’ailleurs le crépitement des lignes électriques qui a suscité son aventure : il se dirige autant à l’oreille qu’à la vue, suivant ce qu’il appelle une symphonie de crépitations. Ce livre nous révèle l’improbable beauté des paysages électriques et nous apprend à regarder autrement ces équipements omniprésents auxquels nous ne prêtons plus attention."


La Gradiva

Lucile Schmid, créée le 01-11-2026

"Ce magnifique film de Marine Atlan a reçu le Grand Prix de la Semaine de la critique à Cannes, mais ce n’est pas pour cela qu’il mérite d’être vu. Son titre renvoie à un texte de Freud, lui-même inspiré d’une nouvelle littéraire du début du XXe siècle, consacré aux rêves et au sentiment amoureux. Gradiva, c’est la femme qui marche en avant. Le film raconte le voyage à Naples d’une classe de terminale accompagnée de son extraordinaire professeure de latin, qui parle une langue très châtiée et semble retrouver, dans cette ville, le sentiment que le latin n’est pas une langue morte. Les lycéens attendent les résultats de Parcoursup, notamment trois d’entre eux, Tony, James et Suzanne. Dans la lumière solaire de Naples, puis à Pompéi, où surgit la vision des nuées ardentes, chacun est confronté à ses désirs d’adolescent, mais aussi à l’incertitude de son avenir et aux questions de vie et de mort qui traversent cette jeunesse dont nous parlions tout à l’heure. La dernière scène, consacrée aux résultats de Parcoursup, montre combien cette procédure, depuis abandonnée par le ministre de l’Éducation nationale, constituait une sorte de rite initiatique : obtenir ou non ce que l’on souhaitait, découvrir ce que l’avenir nous réserve ou rester dans l’incertitude. C’est une très belle métaphore de la possibilité, pour ces jeunes, d’imaginer leur avenir."


À l’est d’Eden

Philippe Meyer, créée le 01-11-2026

"On n’a jamais qualifié la télévision de huitième art : pendant longtemps, elle était plutôt considérée comme un art ménager, le téléviseur voisinant avec le réfrigérateur et la machine à laver. Pourtant, les productions télévisuelles et les plateformes démontrent de plus en plus qu’elles méritent ce titre. Cette adaptation du roman de John Steinbeck en est une remarquable illustration, par la qualité de son interprétation et de sa réalisation. Zoë Kazan, petite-fille d’Elia Kazan, a participé à l’adaptation, et l’on aimerait savoir si elle a utilisé des notes d’intention de son grand-père. Contrairement au film de celui-ci, qui ne reprenait que la fin du roman, cette mini-série raconte toute l’histoire, en développant notamment le personnage féminin, sans doute sous l’influence de Zoë Kazan. Parmi des comédiens tous excellents, je distinguerai Florence Pugh, dont le rôle est particulièrement important, et Hoon Lee, acteur d’origine chinoise qui interprète un personnage décisif. L’esthétique de cette adaptation est aussi remarquable que son interprétation."


Le legs

Nicolas Baverez, créée le 01-11-2026

"Une comédie extrêmement drôle de Marivaux donnée à la Comédie-Française, dans laquelle un homme et une femme doivent se marier pour toucher un héritage considérable. Seulement, ils n’éprouvent aucune attirance l’un pour l’autre et ont chacun des attachements ailleurs. La raison du cœur et celle des intérêts s’affrontent, se heurtent et s’entrechoquent, jusqu’à ce que l’amour finisse par trouver une solution. Et tout se termine bien."


Le Rouge et le Blanc : Régis Debray et nous

Nicolas Baverez, créée le 01-11-2026

"Nous avons beaucoup parlé des conflits de générations et d’une France apparemment irréconciliable. Ce livre d’Eugénie Bastié, consacré à Régis Debray, montre précisément que des échanges passionnants peuvent exister entre des générations et des sensibilités politiques que tout semble opposer. Il retrace aussi l’histoire d’une triple désillusion, celle de la révolution, du socialisme et du souverainisme. Mais derrière ces désillusions apparaissent des éléments communs, et notamment un amour de la France capable de surmonter les différences de générations et de convictions."


Sermons sous les décombres

Béatrice Giblin, créée le 17-10-2026

"L’intérêt de ce livre de Delphine Horvilleur n’est plus à démontrer, mais je voudrais souligner l’honnêteté de cette réflexion sur les textes religieux, leur interprétation et ce qu’ils peuvent nous apporter pour comprendre le monde actuel. J’aimerais pouvoir lire une démarche comparable du côté musulman en France, qui interrogerait avec la même franchise l’importance des textes et ce qu’on leur fait dire. Cette honnêteté intellectuelle me paraît particulièrement précieuse."


Le financement des retraites des fonctionnaires

Jean-Louis Bourlanges, créée le 17-10-2026

"J’ai été frappé par l’importance du dégagisme et du négativisme dans la polémique politique autour du coût des retraites des fonctionnaires. Il est parfaitement exact que ces dépenses, bien que présentes dans les budgets des différents ministères, n’ont pas été identifiées comme telles dans le chiffrage global. Je comprends donc le constat qui a été fait sur leur sous-estimation. Mais il est extraordinaire que ceux qui dénoncent aujourd’hui cette dissimulation soient souvent les mêmes qui nous expliquent depuis cinq ans qu’il n’existe aucun problème de financement des retraites et qu’on pourrait revenir à 62 ans, voire à 60 ans. Or cette révélation montre précisément que le problème est encore plus grave qu’on ne le disait. Cette incohérence illustre une forme préoccupante de dégagisme : peu importe la cohérence des arguments, pourvu que ceux qui exercent le pouvoir s’en aillent."


Paye tes urgences

Philippe Meyer, créée le 17-10-2026

"Je voudrais signaler cette bande dessinée réalisée par Toma E, un auteur qui est manifestement lui-même infirmier urgentiste. Il décrit et illustre l’univers des urgences avec une remarquable qualité d’observation, aussi bien des patients que de l’ensemble des soignants. Il saisit ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas, ce qui marche bien et ce qui tient parfois du hasard. Malgré les difficultés considérables que connaissent ces services, le livre est traversé par une forme de foi dans la volonté de nombreux soignants d’exercer leur métier le mieux possible. C’est ce qui rend cette lecture particulièrement tonifiante."


Géopolitique de la mer Rouge (revue Hérodote n°196 - premier trimestre 2025)

Béatrice Giblin, créée le 17-10-2026

"Pour une fois, j’ose conseiller la lecture d’un numéro de la revue que je dirige, paru il y a deux ans, qui permet de mieux comprendre la géopolitique de la mer Rouge en la considérant comme un ensemble civilisationnel, une sorte de Méditerranée. On y trouve des analyses transversales, notamment sur les migrations de la côte africaine vers le Yémen, où les passeurs utilisent les migrants comme monnaie d’échange contre des armes. Un article particulièrement éclairant est signé par un jeune docteur qui a mené un important travail de terrain. Le numéro propose également des études de cas sur les pays riverains, notamment sur les projets de développement de Mohammed ben Salmane. L’ensemble aide à mieux saisir la complexité de cette région."


Perfect victims

Akram Belkaïd, créée le 17-10-2026

"Je voudrais répondre à Béatrice Giblin en signalant cet ouvrage de Mohammed El-Kurd, essayiste, politiste et poète palestinien, devenu un best-seller notamment aux États-Unis. Il y analyse ce qu’il appelle l’empathie conditionnelle de l’Occident envers les Palestiniens : pour être reconnus comme des victimes, ceux-ci devraient être irréprochables, pacifiques, dépourvus de colère. C’est une forme de déni d’humanité qu’il dénonce en s’appuyant notamment sur une analyse très documentée du traitement médiatique des victimes, constamment soupçonnées d’une éventuelle complicité avec le Hamas. Delphine Horvilleur, qui a contribué, par ses prises de position après le début de la guerre à Gaza, à diaboliser ceux qui alertaient sur les risques de crimes de masse et de crimes de guerre, gagnerait à le lire. Ce livre éclaire le ressentiment des Palestiniens et d’une grande partie du monde arabe face au « deux poids deux mesures » occidental, qui conduit à considérer certaines victimes comme moins dignes de compassion que d’autres."


ABC Penser : l’abécédaire de la pensée contemporaine

Nicole Gnesotto, créée le 11-10-2026

"Cet abécédaire rassemble les réflexions d’une cinquantaine d’intellectuels français, interrogés sur des thèmes correspondant à leurs travaux. Le choix des mots est très éclectique, mêlant des notions universelles comme l’amour, la guerre ou le désir à des sujets plus contemporains comme MeToo, le genre, le soin, le communisme, etc. On y retrouve notamment André Comte-Sponville sur l’amour, avec une réflexion formidable sur son caractère éternel ou historique, Régis Debray sur la civilisation, le général Durieux sur la guerre, Pierre Nora sur la mémoire ou encore Irène Théry sur MeToo. L’intérêt de cet ouvrage est qu’on peut y piocher au gré de ses envies et de l’actualité. C’est un excellent livre de chevet, dont la lecture peut facilement s’étendre sur une année."


La grande interruption

Lucile Schmid, créée le 11-10-2026

"Après Le Dernier des Siens, qui racontait l’amitié entre un grand pingouin, le dernier de son espèce, et un jeune naturaliste, Sybille Grimbert explore une nouvelle amitié improbable, entre une petite fille et une intelligence artificielle. Dans un monde post-apocalyptique où l’intelligence artificielle a pris le pouvoir pour inciter l’humanité à devenir plus raisonnable, le système finit par se dérégler. Nadine et Josépha entreprennent alors un voyage à travers le monde pour retrouver le sens de l’humanité, sans renoncer à la technique. C’est un roman absolument magnifique, une sorte de Lewis Carroll du XXIe siècle, qui explore avec beaucoup de poésie ces amitiés improbables."