Les brèves

Concerts pédagogiques au Théâtre de la Concorde

Nicole Gnesotto, créée le 03-05-2026

"Dans un tout autre registre, mais toujours avec cette idée de transmission, j’ai été très frappée par ce que propose le Théâtre de la Concorde, dans l’ancien espace Pierre Cardin : une fois par mois, des concerts pédagogiques gratuits, ce qui est déjà en soi assez remarquable. Le violoniste Paul Serri, un très jeune musicien promis, me semble-t-il, à un grand avenir, commence par une vingtaine de minutes d’explication, à la fois sur le compositeur et sur l’œuvre, en donnant des clefs très concrètes pour comprendre la musique, sa construction, son langage, quel que soit le siècle abordé. Puis vient l’interprétation, souvent en formation de musique de chambre avec violoncelle et alto, et l’ensemble est absolument saisissant : on sort à la fois ébloui par la qualité musicale et enrichi intellectuellement, avec le sentiment d’avoir réellement appris à écouter. Attention, le succès est tel qu’il faut s’y prendre très longtemps à l’avance pour réserver."


Le cœur lourd : conversation avec Vincent Trémolet de Villers

David Djaïz, créée le 03-05-2026

"J’ai ouvert ce livre d’entretiens d’Alain Finkielkraut avec une certaine réserve, m’attendant à retrouver une forme de déploration familière, et j’ai été surpris par tout autre chose : une réflexion beaucoup plus subtile, organisée autour de ce que Finkielkraut appelle le « cœur lourd », c’est-à-dire l’expérience d’une époque où l’on affronte la haine sans pouvoir se prévaloir d’une innocence. Le livre est structuré par trois fidélités devenues problématiques : à une France qu’il ne reconnaît plus, à une gauche dont il s’est éloigné — au point de dire que c’est précisément parce qu’il en est qu’il n’y est plus — et à un Israël dont il refuse à la fois les caricatures antisionistes et les aveuglements face à certaines dérives contemporaines. Ce jeu de tensions, ces fidélités contrariées, composent au fond une méditation sur la mélancolie et sur l’art de tenir ensemble des positions apparemment inconciliables, et c’est cette complexité qui m’a, contre toute attente, profondément retenu."


Les jeunes et la laïcité

Marc-Olivier Padis, créée le 03-05-2026

"Ce livre de Charles Mercier et Philippe Portier m’a paru particulièrement utile dans un contexte où le débat public tend à se crisper autour de diagnostics souvent alarmistes sur le rapport des jeunes à la religion et à la laïcité. Fondé sur un matériau empirique solide — enquêtes, sondages, entretiens qualitatifs — il permet de sortir des caricatures en montrant à la fois qu’il existe bien un écart générationnel, les jeunes ayant un rapport un peu différent à la laïcité, et que cette jeunesse est loin d’être homogène. Ce qui ressort, c’est plutôt une large acceptation du pluralisme, y compris religieux, une forte valorisation de l’autonomie individuelle, un refus des discriminations, et une adhésion au cadre laïque dans sa dimension essentielle de garantie de la liberté de conscience. L’ensemble constitue un travail rigoureux, qui remet en perspective beaucoup d’inquiétudes actuelles et invite à nuancer les lectures les plus pessimistes d’une société fragmentée."


Nous l’orchestre

Lucile Schmid, créée le 03-05-2026

"C’est la première fois que cela m’arrive : ma brève est exactement la même que celle de Philippe, il y a eu une forme de télépathie, et je dois dire que, même si je suis moins mélomane que lui, j’ai adoré ce film pour des raisons assez proches. Ce qui m’a vraiment frappée, c’est la manière dont il permet de comprendre ce que c’est que d’être musicien d’orchestre, de participer à une aventure collective tout en ayant une relation très intime à la musique, avec cette difficulté de trouver sa place, qui n’est jamais la même selon l’instrument ou la position qu’on occupe. J’ai aussi été très sensible au fait qu’on voit des musiciens venus d’ailleurs, arméniens, portugais, souvent jeunes, qui racontent pourquoi ils ont choisi cette voie, pourquoi ils passent ces concours exigeants, et cela dit quelque chose de très fort sur la musique comme langage universel. Et puis il y a ces moments assez incroyables, presque politiques, où apparaissent à l’écran des petites phrases assassines, sur ceux avec qui ils vont pourtant travailler pendant des décennies : cela rend le film extrêmement vrai, pas du tout politiquement correct, on voit bien qu’on peut se côtoyer, ne pas s’aimer, se réapprivoiser, tout en étant tenu par une discipline commune. Il y a enfin des moments de pure émotion, comme ce solo de cor anglais absolument bouleversant, et au fond c’est un film très humain, qui montre une société où le talent, les tensions, les piques et même le commérage coexistent sans jamais s’annuler."


Nous l’orchestre

Philippe Meyer, créée le 03-05-2026

"Ce film m’a frappé par la manière dont il parvient à rendre sensible, presque de l’intérieur, ce que signifie être musicien d’orchestre, réalité souvent difficile à appréhender même pour un amateur éclairé. Philippe Béziat, dont la maîtrise du cinéma musical est remarquable, s’inscrit dans le travail exigeant des Films Pelléas et propose ici une véritable immersion, fondée sur une année d’observation au sein de l’Orchestre de l’Opéra de Paris. Loin de toute lecture idéologique ou démonstrative, il donne à voir les musiciens dans leur quotidien, leurs équilibres, leurs contraintes, leur engagement. La présence de Klaus Mäkelä, chef à la fois charismatique et d’une douceur singulière, ajoute une dimension particulièrement intéressante, en contraste avec d’autres traditions de direction plus autoritaires : on mesure ainsi que des styles radicalement différents peuvent produire des résultats artistiques tout aussi puissants. C’est aussi une invitation à explorer le travail plus large de cette équipe, notamment à travers le catalogue très riche des Films Pelléas, qui témoigne d’un rapport inventif et souvent réjouissant à la musique filmée."


Concerts à la Sainte Chapelle

Nicole Gnesotto, créée le 03-05-2026

"Je reste dans la musique, mais à un niveau plus junior, en vous recommandant deux salles de concert atypiques : la Sainte-Chapelle, d’abord, qui accueille jusqu’à la fin juin des festivals, qu’il s’agisse d’opéra ou de piano, dans un cadre évidemment exceptionnel. J’y ai découvert une jeune mezzo-soprano absolument phénoménale, Aliénor Schmitlin, qui m’a littéralement impressionnée par son talent, notamment dans un programme consacré à Gershwin, avec une présence et une qualité d’interprétation vraiment remarquables, et c’est typiquement le genre de moment où le lieu, la jeunesse des artistes et l’intensité de la musique se conjuguent de façon très heureuse."


Les lumières sombres : comprendre la pensée néoréactionnaire

Nicolas Baverez, créée le 26-04-2026

"La lecture du livre d’Arnaud Miranda m’a particulièrement frappé par la manière dont il retrace la généalogie de la pensée néo-réactionnaire aux États-Unis et son articulation avec les stratégies numériques. Il met en lumière l’émergence d’une techno-oligarchie hostile à la démocratie et à l’État de droit, et montre comment ce courant a trouvé une incarnation politique avec Donald Trump. Ce travail éclaire un basculement majeur vers l’illibéralisme, en rupture profonde avec l’histoire américaine, au moment même où le pays s’apprête à célébrer le 250e anniversaire de son indépendance. À mes yeux, c’est un phénomène géopolitique central, qui dépasse et conditionne l’ensemble des crises actuelles, de l’Ukraine au Moyen-Orient en passant par la Chine."


Le régime iranien à livre ouvert

Jean-Louis Bourlanges, créée le 26-04-2026

"Ce qui a retenu mon attention cette semaine, c’est ce livre signé Camille Alexandre, dont l’identité reste mystérieuse, peut-être celle d’un diplomate. L’ouvrage propose une analyse très documentée, claire et décapante de la République islamique iranienne, en explorant ses fondements théologiques et politiques, ce mélange complexe de religion, de révolution, d’autoritarisme et de nationalisme que nous peinons à comprendre. Sa lecture est précieuse parce qu’elle éclaire des questions que nous nous posons quotidiennement, dans un contexte où même les grandes puissances semblent parfois dépassées par la nature de cet adversaire."


La vie sociale des haies : enquête sur l’écologisation des mœurs

Philippe Meyer, créée le 26-04-2026

"Je poursuis une réflexion engagée la semaine dernière autour de la transformation de l’agriculture, après la bande dessinée Champs de bataille, en m’intéressant cette fois à cette enquête du sociologue Léo Magnin. Ce livre m’a frappé par sa manière de saisir, à travers un objet apparemment modeste, le retour complexe des haies dans les pratiques agricoles : un mouvement encore hésitant, fait d’avancées et de reculs, qui témoigne à la fois d’une réhabilitation concrète et d’un regard critique sur les politiques passées ayant conduit à une agriculture productiviste, dominée par la technocratie, dont certains acteurs eux-mêmes ont fini par reconnaître les limites."


Silent Friend

Marc-Olivier Padis, créée le 26-04-2026

"Ce film d’Ildikó Enyedi prolonge un univers singulier que j’avais déjà découvert avec « Corps et âme » et « L’histoire de ma femme ». Il se déploie en trois époques autour d’un même point fixe, un ginkgo sur le campus de l’université de Marburg : à la fin du XIXe siècle, une étudiante en botanique fascinée par la photographie naissante ; dans les années 1970, deux chercheurs explorant les interactions entre plantes et environnement ; aujourd’hui, un scientifique isolé pendant le confinement qui détourne ses recherches vers cet arbre. Le film mêle noir et blanc et couleur, passé et présent, rêve et science, dans une construction à la fois déroutante et très maîtrisée. C’est une expérience de cinéma qui interroge les liens entre l’homme et la nature avec une grande originalité formelle."


L'évolution pédagogique en France

Antoine Foucher, créée le 19-04-2026

"La lecture de ces cours d’Émile Durkheim a été pour moi une véritable révélation intellectuelle, parce qu’elle apporte une explication très profonde à un trait que l’on retrouve constamment en France : ce goût pour l’abstraction et les idées générales, qui structure encore aujourd’hui notre système scolaire. Ce qui est frappant, c’est la généalogie qu’il en propose, en remontant notamment à l’enseignement des Jésuites aux XVIe et XVIIe siècles, contraints d’intégrer l’héritage de la Renaissance tout en transmettant le christianisme, ce qui les conduit à privilégier une approche abstraite, fondée sur les textes antiques mobilisés pour penser des catégories générales plutôt que des réalités concrètes. Les pages qu’il consacre à la différence entre Shakespeare et Molière sont particulièrement éclairantes : d’un côté une tradition ancrée dans le particulier, de l’autre une culture des types et des caractères. Et lorsque Durkheim décrit cette formation intensive, presque forcée, qui pousse les élèves à produire très tôt une pensée structurée, on a le sentiment troublant de lire une description de notre système actuel. Cela agit comme un miroir, à la fois explicatif et assez salutaire, en invitant à une certaine modestie sur ce que produit réellement cette formation des élites. Je termine en lisant un passage : « la culture que donnaient les cours était extraordinairement intensive et forcée. On sent comme un immense effort pour porter presque violemment les esprits à une sorte de précocité artificielle et apparente. De là, cette multitude de devoirs écrits, cette obligation pour l'élève de tendre sans cesse les ressorts de son activité, de produire prématurément et d'une manière inconsidérée ». On croirait lire la description des classes préparatoires en France en 2026, alors qu’il s’agit des cours des collèges jésuites au XVIIe siècle. Lumineux."


Károly Ferenczy : modernité hongroise

Philippe Meyer, créée le 19-04-2026

"J’ai été sensible à cette exposition consacrée à Károly Ferenczy, que l’on peut voir en ce moment au Petit Palais, parce qu’elle permet de suivre avec une grande clarté l’évolution de son travail, depuis ses débuts jusqu’aux dernières œuvres autour de 1910. Ce parcours met en évidence une peinture qui s’affine progressivement, avec notamment de très beaux portraits et des scènes marquées par un naturalisme apaisant, presque réconfortant, qui donne à l’ensemble une tonalité à la fois élégante et profondément humaine."