"La lecture de ces cours d’Émile Durkheim a été pour moi une véritable révélation intellectuelle, parce qu’elle apporte une explication très profonde à un trait que l’on retrouve constamment en France : ce goût pour l’abstraction et les idées générales, qui structure encore aujourd’hui notre système scolaire. Ce qui est frappant, c’est la généalogie qu’il en propose, en remontant notamment à l’enseignement des Jésuites aux XVIe et XVIIe siècles, contraints d’intégrer l’héritage de la Renaissance tout en transmettant le christianisme, ce qui les conduit à privilégier une approche abstraite, fondée sur les textes antiques mobilisés pour penser des catégories générales plutôt que des réalités concrètes. Les pages qu’il consacre à la différence entre Shakespeare et Molière sont particulièrement éclairantes : d’un côté une tradition ancrée dans le particulier, de l’autre une culture des types et des caractères. Et lorsque Durkheim décrit cette formation intensive, presque forcée, qui pousse les élèves à produire très tôt une pensée structurée, on a le sentiment troublant de lire une description de notre système actuel. Cela agit comme un miroir, à la fois explicatif et assez salutaire, en invitant à une certaine modestie sur ce que produit réellement cette formation des élites. Je termine en lisant un passage : « la culture que donnaient les cours était extraordinairement intensive et forcée. On sent comme un immense effort pour porter presque violemment les esprits à une sorte de précocité artificielle et apparente. De là, cette multitude de devoirs écrits, cette obligation pour l'élève de tendre sans cesse les ressorts de son activité, de produire prématurément et d'une manière inconsidérée ». On croirait lire la description des classes préparatoires en France en 2026, alors qu’il s’agit des cours des collèges jésuites au XVIIe siècle. Lumineux."