Les brèves

Hommage à Marjane Satrapi

Nicolas Baverez, créée le 07-06-2026

"Je voudrais rendre hommage à Marjane Satrapi, disparue à 56 ans. Artiste exceptionnelle, elle a marqué la bande dessinée, le dessin, la peinture et le cinéma. Avec Persepolis, qui me paraît être, avec Maus d’Art Spiegelman, l’une des plus grandes bandes dessinées jamais réalisées, elle a réussi à mêler l’intime, la politique, l’histoire personnelle et la grande Histoire. Dans une époque troublée, cette œuvre rappelle aussi une idée chère à Soljenitsyne : face aux empires autoritaires, la véritable force réside souvent dans la résistance intérieure à l’oppression. Grâce à Persepolis, elle a transmis à des millions de lecteurs son amour de l’Iran, sa connaissance de ce pays et son attachement à la liberté."


L’objet du délit

Philippe Meyer, créée le 07-06-2026

"Dans cette micro-société que forment dans une troupe d'opéra artistes, techniciens, artisans et administrateurs en pleine répétition des Noces de Figaro  loin de leur domiciles et de leurs habitudes, tous les conflits entre les sexes, entre les âges entre les milieux s'exacerbent, la mauvaise foi tient le haut du pavé et l’indignation court en torrent tumultueux lorsque le baryton qui chante le comte Almaviva est accusé d'avoir posé la main un peu trop bas sur le torse de Suzanne. « C’est dans le livret », soutiennent les plus anciens, « est-ce conforme aux nouvelles directives du ministère ? » se demande le régisseur, « c’est une agression sexuelle » clame la jeune chanteuse qui interprète Chérubin, tandis que la metteuse en scène, venue de la mode -de la fashion, plutôt- soutient que Mozart a écrit Les Noces contre le patriarcat. La comtesse et doyenne des chanteuses, incarnée par Agnès Jaoui, n’est pas dupe de grand-chose et regarde d’abord avec étonnement, ensuite avec malice, puis avec incompréhension, enfin avec inquiétude toutes ces personnes qui prennent leurs opinions pour des jugements et rêvent de s’abandonner à l’important plaisir de punir, ou à la jouissance d’un totem d’impunité. Ses efforts pour faire baisser la tension n’aboutissent qu’à la faire accuser par toutes les parties en présence de faire le jeu de leurs adversaires. On se réunit, on vote, on  exige, on insulte, on exclut. Les Noces de Figaro seront-elles annulées ? Faut-il craindre le pire ou  peut-on espérer que la musique l’emporte sur les mœurs ? C’est la question que je me suis posée en dégustant cette comédie. Ce n’est pas la bonne. Les protagonistes de ce scénario au petit poil trouveront en eux-mêmes le chemin à emprunter. La première réussite de ce film est d’être une comédie riche de personnages et d’observations, la seconde est d’oser être une comédie sur un sujet aussi explosif que le monde après Me too et la troisième est d’y réussir avec panache et pied de nez aux intégristes et aux faux-derches qui ont en horreur la complexité des gens et de situations. Il y a des années, Riccardo Muti m’avait permis d’assister aux répétitions des Noces de Figaro qu’il dirigeait à la Scala de Milan. Une fin d'après-midi autour d'un café réparateur je demandais au maestro quel était pour lui le personnage le plus important de cet opéra. Il n'y en a pas me dit-il le personnage le plus important des Noces de Figaro c'est le perdono du dernier acte. J’ajouterai que, comme le montre « L’Objet du délit », c’est le personnage le plus fragile."


Les Noces de Figaro – mise en scène de Giorgio Strehler

Antoine Foucher, créée le 07-06-2026

"Même vue sur écran, cette production légendaire des Noces de Figaro, mise en scène par Giorgio Strehler et disponible sur YouTube, conserve une force extraordinaire. Avec José van Dam dans le rôle de Figaro et Gabriel Bacquier dans celui du Comte, elle restitue toute la joie, l’énergie et la légèreté de l’opéra de Mozart. Chaque fois que j’en regarde des extraits, j’y retrouve un enthousiasme et une joie de vivre communicatifs. À une époque où l’on tend à tout relire sous l’angle des conflits idéologiques, cette mise en scène rappelle ce que peut être le génie de la légèreté. Je la préfère très largement à la production actuellement présentée à l’Opéra de Paris, que je trouve dogmatique et profondément ratée. Revoir Strehler, c’est retrouver l’essence même de cet art."


Les frères d'Astier de La Vigerie, Français libres : François, Henri et Emmanuel, compagnons de la Libération

Jean-Louis Bourlanges, créée le 07-06-2026

"J’ai beaucoup aimé ce livre publié chez Taillandier l’an dernier par Emmanuel Rondeau, petit-fils de l’un des frères d’Astier de La Vigerie. Il retrace le destin fascinant de trois frères très différents, mais tous trois compagnons de la Libération, ce qui est déjà exceptionnel. Henri, venu de l’Action française, joue un rôle important dans l’opération Torch et dans l’élimination de l’amiral Darlan ; François est un héros de l’aviation de la Première Guerre mondiale ; Emmanuel, ministre de l’Intérieur du Gouvernement provisoire, suivra ensuite une trajectoire plus singulière. À travers cette fratrie d’aristocrates anticonformistes, le livre montre une vérité essentielle : la France libre fut d’abord une aventure portée par des personnalités improbables, des individus isolés, des « moutons à cinq pattes ». C’est aussi ce que montre très bien la première partie du film consacré à de Gaulle, malgré des bandes-annonces qui en donnent une image totalement trompeuse. Ce qui m’a frappé, dans le livre comme dans le film, c’est la manière dont la Résistance apparaît d’abord comme l’œuvre de femmes et d’hommes seuls, capables de prendre des décisions extraordinaires dans des circonstances exceptionnelles."


Mon refuge et mon orage

Lucile Schmid, créée le 07-06-2026

"J’ai été profondément touchée par ce livre d’Arundhati Roy, publié en anglais sous le titre Mother Mary Comes to Me. À travers la figure de sa mère, Mary, elle explore avec une grande finesse ce que signifie devenir une femme libre : se construire face à une mère admirable sur le plan politique mais défaillante dans l’intimité, trouver sa propre voie, puis faire de l’écriture l’espace de son émancipation. Du Kerala à New Delhi, de l’architecture au cinéma puis à la littérature, elle retrace un parcours qui dépasse largement l’histoire personnelle pour rejoindre des questions universelles : les relations entre les femmes et les hommes, le refus des assignations, la lutte contre la pauvreté, l’émancipation et la liberté politique. C’est un très beau livre, porté à la fois par une grande qualité littéraire et par un souffle politique rare. À l’heure où l’on parle sans cesse d’intelligence artificielle, il nous replonge dans une intelligence profondément humaine, romanesque et sensible, et nous rappelle l’importance de regarder le monde depuis le point de vue des plus démunis."


Georges Mandel : le premier résistant

Matthias Fekl, créée le 31-05-2026

"Je voudrais également attirer l’attention sur Georges Mandel, le premier résistant, biographie consacrée par Hugo Coniez à cette figure majeure de notre histoire politique. Trente-cinq ans après l’ouvrage de référence de Jean-Noël Jeanneney, ce livre remet en lumière un grand serviteur de l’État, proche de Clemenceau, esprit d’une rare lucidité et victime d’un antisémitisme constant tout au long de sa carrière, jusqu’à son assassinat lâche en forêt de Fontainebleau. Une manière de redécouvrir un homme que l’histoire française n’a peut-être pas encore pleinement mesuré."



La nature n’est pas un décor : exposition à la maison Caillebotte

Nicole Gnesotto, créée le 31-05-2026

"J’ai envie de faire découvrir un lieu remarquable, la Maison Caillebotte, à Yerres dans l’Essonne, qui mérite à lui seul le déplacement tant la demeure et ses jardins sont magnifiques, particulièrement précieux durant les périodes de forte chaleur. Mais la visite prend aujourd’hui une dimension supplémentaire grâce à l’exposition « La nature n’est pas un décor », présentée jusqu’en octobre, où huit peintres français et étrangers revisitent la nature dans un dialogue qui évoque aussi l’amitié entre Caillebotte et Claude Monet, familier de cette maison. Parmi eux, j’ai été particulièrement frappée par le travail de Charlotte de Maupeou, jeune peintre formée aux Beaux-Arts et ancienne assistante de Castelbajac, dont les immenses paysages de prairies et de champs déploient des lumières et des couleurs extraordinaires. Sa manière de peindre au sol, dans sa ferme, par grands aplats, produit une émotion difficile à décrire et que la revue Connaissance des Arts a d’ailleurs également saluée. Voilà un ensemble rare où se rejoignent peinture, nature et beauté d’un lieu."



Comment naquit la guerre de 14

Jean-Louis Bourlanges, créée le 31-05-2026

"Ces temps-ci, je suis plongé dans des travaux ayant trait à l’entre-deux-guerres et à la guerre froide, et cela m’a conduit vers un ouvrage d’histoire que je n’avais jamais lu, Comment naquit la guerre de 1914 d’Alfred Fabre-Luce, préfacé par Georges-Henri Soutou. Ce livre m’a beaucoup intéressé parce qu’il prend résolument le contre-pied d’une certaine tradition historiographique française en réexaminant les responsabilités du déclenchement de la guerre et en soulignant, avec un relativisme stimulant, le rôle central de la Russie — et, à mes yeux, celui de l’Allemagne — là où la thèse contemporaine des « somnambules » tend davantage à diluer les responsabilités. L’ouvrage devient encore plus passionnant lorsqu’il aborde l’après-guerre et livre une critique sévère de la politique française d’occupation de la Ruhr, montrant comment la France n’a pas su transformer intelligemment sa victoire ni saisir les ouvertures apparues avec Stresemann. Fabre-Luce me paraît se tromper lorsqu’il voit dans Munich une ultime victoire de la sécurité collective, et sans doute sous-estime-t-il aussi le poids décisif de l’état-major prussien, mais précisément ces erreurs et ces partis pris rendent sa lecture féconde. Au fond, ce livre invite à réfléchir à une question qui demeure actuelle : il n’y a pas d’ordre européen durable sans communauté de valeurs démocratiques, et c’est peut-être là la leçon historique la plus importante."


Entrée de Guy Savoy à l’Académie des Beaux-Arts

Michaela Wiegel, créée le 31-05-2026

"Nous avons aujourd’hui parlé d’humanisme, et j’ai été particulièrement touchée par un événement qui en donne, à mes yeux, une belle incarnation : l’entrée de Guy Savoy à l’Académie des Beaux-Arts, première fois qu’un chef cuisinier y siège. Je voudrais saluer le remarquable discours prononcé à cette occasion par Laurent Petitgirard, compositeur et secrétaire perpétuel de l’Académie, dont une phrase m’a particulièrement frappée : « la gastronomie est la connaissance raisonnée de tout ce qui a rapport à l’Homme en tant qu’il se nourrit. Son but est de veiller à la conservation des Hommes au moyen de la meilleure nourriture possible ». Je trouve cette définition profondément belle et je me réjouis que, parmi les arts reconnus par l’Académie, l’art culinaire trouve désormais pleinement sa place."