Les brèves

Zem

Nicole Gnesotto, créée le 17-01-2026

"Je recommande le dernier roman de Laurent Gaudé, deuxième tome d’une dystopie entamée en 2022 avec Chien 51. Il imagine le stade ultime de la mondialisation économique : la disparition du politique et le monopole du marché sur la gestion des individus. Un groupe, GoldTex, achète des pays — la Grèce notamment — pour y installer son siège, un État n’existant plus que comme espace d’exploitation. La population y est soumise à une forme d’esclavage moderne, virtuel, sans entraves physiques mais avec une emprise totale. C’est passionnant, parce que l’histoire est folle, presque onirique, mais les détails sont d’une telle concrétude qu’ils rendent crédible ce monde abominable, digne de Blade Runner, au point de faire croire que ce pourrait être notre avenir."


Henua

Lucile Schmid, créée le 11-01-2026

"J’ai un tropisme pour le Pacifique Sud, et c’est ce qui m’a conduit vers ce polar ethnographique signé Marin Ledun et dont l’histoire est située aux îles Marquises. Le meurtre d’une jeune femme n’est ici qu’un prétexte : l’essentiel tient à la description de la faune, des fleurs, des oiseaux et de tout ce qui compose la vie insulaire, avec son caractère endémique et sa lenteur propre. On découvre un petit bout de France au milieu du Pacifique, et l’on élargit notre horizon bien au-delà du face-à-face habituel entre États-Unis, France et Europe. Et qu’on ne s’y trompe pas : l’intrigue policière, pour subtile qu’elle soit, est passionnante."


Pasteur

David Djaïz, créée le 11-01-2026

"J’ai relu récemment la biographie que Michel Morange a consacrée à Louis Pasteur, et j’y ai découvert un personnage bien différent de celui de l’imagerie nationale. On connaît le savant qui triomphe grâce au vaccin contre la rage, figure couverte d’honneurs sous le Second Empire comme sous la République. Mais Morange restitue d’abord un entrepreneur expérimentateur, un chimiste qui se lance dans des enquêtes multiples — des cristaux de paratartrate au ver à soie d’Alès, en passant par la bière, le vin, le charbon du mouton — et qui sait mobiliser collaborateurs et ressources pour faire avancer l’expérimentation dans la lutte contre les maladies infectieuses. On découvre aussi un polémiste passionné, engagé dans des controverses scientifiques d’une violence que nous avons oubliée, notamment sur la génération spontanée. Et puis un homme généreux, attentif à ses étudiants, animé par une curiosité infatigable. J’ai une grande admiration pour Pasteur, et je recommande ce livre à toutes celles et ceux qui souhaitent mieux comprendre celui qu’il fut vraiment."


Paris-Berlin, destins croisés

Antoine Foucher, créée le 11-01-2026

"Je recommande ce documentaire qui pourrait paraître austère mais qui se regarde comme un polar. Il raconte trois siècles d’histoire politique incarnée dans l’architecture, en miroir entre Paris et Berlin. On y voit comment chaque ville répond à l’autre, presque bâtiment par bâtiment, et comment l’urbanisme révèle des choix politiques, esthétiques et historiques. Certaines séquences sont de véritables révélations — par exemple lorsqu’Alexandre Gady montre comment le dôme des Invalides devient, au moment où le roi quitte Paris pour Versailles, la forme la plus visible de la présence royale dans la ville. Et puis il y a le contraste des modes de vie : j’ai vécu à Berlin et j’y ai toujours trouvé un confort, un espace et une simplicité qu’on ne trouve pas à Paris. Le documentaire éclaire cette différence : deux millions de Parisiens dans cent kilomètres carrés contre trois millions de Berlinois dans neuf cents. On comprend mieux ce mélange parisien de beauté et de fatigue, d’insalubrité et de joie, de plaisir et d’agressivité. Rien que pour cela, c’est passionnant."


Tocqueville

Jean-Louis Bourlanges, créée le 11-01-2026

"Je voudrais rendre un hommage appuyé à la biographie que Françoise Mélonio consacre à Tocqueville. C’est un livre universitaire, très sérieux, mais qui rencontre un vrai succès de librairie, ce qui prouve qu’il existe encore dans ce pays une attente pour les valeurs que Tocqueville incarnait — et d’abord le goût de la liberté. Cette biographie est remarquable d’érudition, de précision et d’élégance, et elle restitue un Tocqueville profondément non-conformiste : non-conformiste politiquement, en rompant avec le milieu ultra pour s’orienter vers le libéralisme puis la démocratie ; non-conformiste dans sa vie personnelle, en épousant une femme ni jolie, ni riche, ni titrée, mal reçue en société, et ayant mauvais caractère, mais qu’il a choisie et à laquelle il est resté fidèle, imposant ce choix à sa famille. On y voit aussi la contradiction entre l’optimisme de sa pensée — il croyait à la conciliation possible de l’égalité et de la liberté — et la frustration de l’action politique, dans une époque où la réaction l’emporte. En somme, cette biographie fait apparaître un Tocqueville héros platonicien : sa vraie vie est dans les idées, tandis que sa vie concrète reste faite de difficultés et de déceptions."


Noms d'oiseaux : l'insulte en politique de la Restauration à nos jours

Philippe Meyer, créée le 11-01-2026

"Je recommande ce petit livre savoureux consacré à l’insulte politique, de la Restauration à nos jours. On y découvre que la violence verbale n’a rien de neuf, loin s’en faut ; ce qui l’est davantage, c’est la pauvreté littéraire des insultes contemporaines. Autrefois, même ceux qui n’avaient guère fréquenté l’école donnaient à leurs invectives une substance, une couleur historique, une élégance involontaire. Ce livre, érudit sans être pesant, rappelle que l’injure fut longtemps un art."





Discours de Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN, 11 décembre 2025

Antoine Foucher, créée le 14-12-2025

"Je recommande la lecture de ce discours prononcé à Berlin, qui tire très clairement la sonnette d’alarme sur le risque de guerre en Europe dans les années à venir. On dira que c’est pessimiste, mais, à côté de ce que dit Mark Rutte, nos débats paraissent presque légers. Il expose de manière très précise l’intensification massive de la production d’armement en Russie, les progrès réalisés par l’OTAN ces dernières années, et surtout le décalage saisissant entre les deux dynamiques. La conclusion est frappante : les membres de l’OTAN doivent se préparer à une guerre d’une ampleur comparable à celle qu’ont connue nos grands-parents et arrière-grands-parents. C’est un texte dur, mais indispensable pour prendre la mesure de la situation."


Makbeth, par le Munstrum théâtre

Philippe Meyer, créée le 14-12-2025

"Louis Arene et les acteurs de sa compagnie sont la coqueluche des aspirants comédiens d’aujourd’hui. Tous les étudiants des écoles de théâtre ne jurent que par le Munstrum Théâtre. La compagnie vient de jouer au théâtre du Rond-Point Makbeth, une réécriture de la pièce de Shakespeare, qui est désormais en tournée. J’étais donc très curieux de découvrir ce travail, et force est de reconnaître qu’il se passe bel et bien quelque chose d’enthousiasmant. C’est d’abord une claque esthétique. Le jeu est masqué, mais ce ne sont pas seulement des masques que nous propose le Munstrum, mais des créatures complètes : les corps, les costumes, chaque personnage est travaillé avec une méticulosité impressionnante. Et le tout dans une scénographie qui sait prendre de la hauteur (c’est rare de voir des décors hauts sur les scènes de théâtre, c’est évidemment plus cher, mais aussi plus difficile à éclairer) ; ça a l’air anodin mais cela donne à l’histoire une réelle ampleur, avec des trouvailles visuelles qui vous restent dans la tête bien après la représentation. On pense à la magie des sorcières, évoquée par une espèce de répugnant goudron que crachent les personnages, ou qui suinte des décors, le tout baigné dans les brumes du champ de bataille, que traversent soudain des rayons laser. Entre un concert de Pink Floyd et une partie de Warhammer 40.000 … Et si Shakespeare est réécrit, ce n’est pas pour l’abêtir, mais au contraire pour creuser certaines pistes, pour le mettre au service d’une recherche, rigoureuse et joyeuse. Ainsi, dans le Macbeth original, un acteur ne fait que narrer les atrocités du champ de bataille. Ici, le spectacle commence par l’horreur. Aucune boucherie ne nous est épargnée, mais le masque met tout cela à distance : on est horrifié, mais on rit beaucoup. Le Munstrum a pris Shakespeare au mot, et nous livre ici une histoire pleine de bruit et de fureur, qui mêle la tradition théâtrale la plus vénérable, celle du jeu masqué, avec une modernité visuelle et une exigence artistique qui forcent le respect. "