Les brèves

Les sources

Isabelle de Gaulmyn, créée le 11-02-2023

"Après la Hongrie et l’Ukraine, je vous emmène pour ma part dans le Cantal, dans les années 1960, avec le dernier roman de Marie-Hélène Lafon. Il est question de violence conjugale, et plus précisément des violences infligées aux femmes, mais l’autrice approche le sujet d’une manière très intéressante. On ne comprend de quoi il est question que petit à petit, si bien qu’on vit soi-même cette espèce d’enfermement, cette terreur de la femme battue (surtout dans un milieu rural où l’isolement est renforcé). Et puis, Marie-Hélène Lafon donne aussi la parole à l’homme, pour qui le fait de battre sa femme n’est absolument pas problématique. Ce roman offre une manière à la fois nuancée et profonde d’entrer dans ce sujet dont on parle beaucoup. "


Astérix & Obélix : l’empire du milieu

Richard Werly, créée le 05-02-2023

"Pour cette brève, je vais armer mon canon Caesar pour tirer sur un navet atomique : les dernières aventures cinématographiques d’Astérix et Obélix. Je n’aurais normalement pas dû parler de ce film qui ne le mérite pas. Sauf que quand un pays peut rater à ce point un film, je ne m’étonne pas qu’il puisse rater aussi la réforme des retraites. Nous sommes ici dans le stupide, et rien d’autre que le stupide. Je ne suis pas très familier du système de subventions français, mais j’ai vu que le film bénéficiait du soutien du CNC. J’imagine donc qu’il y a une quantité d’argent public assez conséquente. Si la France trouve de quoi financer un navet pareil, je ne suis pas surpris que deux millions de Français dans les rues puissent imaginer que l’argent public pousse sur les arbres."


Z comme zombie

François Bujon de L’Estang, créée le 05-02-2023

"Un peu de Russie et d’Ukraine, pour achever de renforcer notre optimisme général. J’attire votre attention sur ce petit essai de Iegor Gran. C’est un écrivain russe de langue française, familier de la revue Esprit à laquelle il a contribué à de nombreuses reprises. Il s’agit d’une analyse de l’état d’esprit des Russes moyens à propos de la guerre en Ukraine, ou « l’opération militaire spéciale ». Ce livre est écrit de façon très vive, sur un ton pamphlétaire, sa lecture est très rapide. L’auteur y dénonce la transformation de la Russie en un « zombie land toxique » ; il décrit en réalité un empire du mensonge. Les ravages d’un mensonge systémique qui a duré un siècle, car il est l’un des produits du système soviétique. L’auteur trace une continuité très vive d’Ivan le Terrible à Staline et à Poutine. Le mensonge devient un principe d’action, comme dans la « dénazification » de l’Ukraine. L’ouvrage montre bien que les Russes ont un rapport très problématique à la vérité. Au Kremlin, on appelle « juste réalité historique » une réalité reconstruite pour coïncider avec une idéologie. Le livre est très stimulant, mais aussi très déprimant. Il décrit une société soumise au pouvoir. On sent bien que ce n’est pas d’elle que viendra la prise de conscience."


Le Royaume désuni

Philippe Meyer, créée le 05-02-2023

"Je voudrais recommander le dernier roman de Jonathan Coe, « Le Royaume désuni ». Sept moments clés de l’histoire britannique récente, de la fin de la guerre à l’arrivée de Boris Johnson à travers l’histoire d’une famille et d’une petite ville. Le roman commence en 1945, alors que Doll Clarke balayant le Perron de sa maison 12 Bitch road savoure le calme de Bournville dans l’odeur du chocolat Cadbury fabriqué à deux pas et les pépiements des élèves de l’école communale assez proche et le roman finit en septembre 2020 avec Shoreh Nazari, émigrée iranienne, dans le brouillard de la pandémie accomplissant les mêmes gestes et savourant le même calme et les mêmes bruits après qu’elle est entrée par hasard en possession des carnets d’enfant de Mary - personnage essentiel et magnifique de ce livre- la fille de Doll et Samuel, la mère de Jack, Martin et Peter, la grand-mère de Lorna la contrebassiste de jazz avec lesquels nous traversons les années qui séparent le jour de la Victoire de mai 1945 de sa commémoration 75 ans plus tard en passant par le couronnement d’Elizabeth II, la finale de la coupe du monde Angleterre - Allemagne de l’Ouest, 1966, l’investiture du prince de Galles en juillet 69, son mariage en juillet 81, les funérailles de Lady Di en septembre 97. « J’écris, dit Jonathan Coe, pour arrêter le cours du temps ». Il fait mieux, il nous le rend à travers les voix de personnages dont il nous rend fraternellement proches."


Les ambitions inavouées Ce que préparent les grandes puissances

Jean-Louis Bourlanges, créée le 05-02-2023

"Thomas Gomart est un auteur que j’ai l’occasion de recommander assez régulièrement, il est aussi le directeur de l’IFRI. Ce livre m’a fait penser à une phrase de Churchill : « dans une guerre, il arrive toujours un moment où il faut s’intéresser aux intentions de l’adversaire ». C’est ce que nous rappelle cet ouvrage : la France n’est pas seule ; elle est confrontée à d’autres puissances. L’auteur en retient neuf. Certaines sont terrestres : Allemagne, Russie, d’autres sont davantage maritimes (Royaume-Uni, Etats-Unis), d’autres sont spirituelles, avec de grands enjeux religieux. Il nous faut prendre en compte cette pluralité. L’autre chose très importante que nous dit ce livre, c’est qu’à côté de notre conception des relations internationales, toujours bien intentionnée et parfois un peu gnangnan, il existe encore une politique de confrontation des plus traditionnelles, à laquelle on ne peut pas se souscrire. Ce rappel au réalisme de la confrontation est bienvenu, nous devons prendre conscience de cette altérité hostile qui entoure une grande partie des peuples européens. "


Tombeaux Autobiographie de ma famille

Béatrice Giblin, créée le 05-02-2023

"Je vous recommande cet ouvrage d’Annette Wieviorka, connue comme une des meilleures historiennes de la Shoah, et issue d’une famille d’historiens très réputés. Il s’agit d’une réflexion sur les traces laissées par toutes celles et ceux qui constituent sa famille. Famille juive polonaise, qui a émigré dans les années 1920. Le grand-père Wolf est journaliste et poète yiddish, n’ayant pas trop le sens des réalités quotidiennes. Heureusement sa femme assure la vie de sa famille. Le récit est très attachant, on suit ces vies qui ont fui l’antisémitisme pour chercher un peu de bonheur et de liberté, et vont être bousculées de façon tragique par la seconde guerre mondiale. C’est un livre que j’ai trouvé très émouvant. Annette Wieviorka cite cette phrase de Michel de Certeau : « l’historien fait œuvre de sépulture, pour que les morts retournent moins tristes dans leurs tombeaux ». "


Journal : 1890-1945

François Bujon de L’Estang, créée le 29-01-2023

"C’est toujours dans la musique que je cherche refuge contre les tracas du monde. J’ai donc été très intéressé quand Gallimard a publié le journal de Reynaldo Hahn, un musicien sous-estimé. Espérons que l’ouvrage servira à la réhabiliter. Le personnage est très intéressant, d’abord sur le plan personnel : ce rejeton d’une famille juive allemande immigrée au Venezuela et qui retrouva l’Europe par la France du Second Empire. Extraordinairement doué, élève de Massenet au Conservatoire, pour lequel il a des mots très affectueux et admiratifs. Il a traversé la première moitié du XXème siècle, et cette publication est en réalité un florilège. Ce journal va du flirt du jeune Reynaldo avec Cléa de Mérode, de la complicité avec Marcel Proust, jusqu’à son refuge à Monaco pendant l’occupation. Ses propos sur Pétain et Vichy sont très intéressants. Ce pur produit du XIXème siècle, brillant compositeur qui nous laisse une œuvre très belle et très riche, finira par diriger l’Opéra de Paris en 1946. Sa plume fait penser à un oursin, il y a beaucoup de piquants et de méchanceté. Tout à fait savoureux. "


Le secret de Sybil

Marc-Olivier Padis, créée le 29-01-2023

"Dans un genre tout à fait différent, je recommande le nouveau livre de la romancière Laurence Cossé. Il s’agit d’un récit, celui de l’amitié d’enfance de l’autrice pour Sybil. C’est un très beau texte sur l’amitié et l’enfance, mais aussi une enquête sur la façon dont cette amitié s’est défaite, et dont Sybil s’est enfermée en elle-même. Laurence Cossé restitue tout cela avec son talent de plume habituel, une finesse et une sensibilité sans pareilles."


Amin Dada

Philippe Meyer, créée le 29-01-2023

"Je voudrais signaler la remarquable biographie d’Idi Amin Dada, qui tint pendant huit ans, de 1971 à 1979 l’Ouganda sous sa botte, biographie éditée par Perrin et signée par Jean-Louis de Montesquiou. Barbet Schroeder qui lui consacra un documentaire, a dit d'Amin Dada qu’il était la somme mais aussi la caricature de tous les dictateurs. Trois ans après son arrivée au pouvoir, on estimait à 90.000 le nombre de morts à porter à son débit et il ne s‘arrêta pas en si bon chemin, ne serait-ce que pour masquer ce que ses impulsions contradictoires, sa brutalité, le désordre de ses ambitions successives, son racisme envers les Indiens, les Arabes, les Européens et les mulâtres eurent comme conséquences désastreuses sur ce pays qui avait été la perle de l’Afrique qui, en 1978, s’est retrouvé ruiné avec une agriculture qui ne suffisait pas à nourrir la population. Amin Dada était démesuré en tout. A la fin de sa vie, il pesait 200kgs – adulte, il n’en avait jamais pesé moins de 120 - il avait fait 60 enfants à 21 mères, dont 5 officielles. Il fut président de l’OUA, et, intervenant à ce titre à la tribune de l’ONU, il contribua au vote de la résolution 3379 qui déclare « le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale ». Humour macabre, sous son règne, l’Ouganda devint membre de la Commission des droits de l’Homme des Nations unies… Ce n'est pas le moindre intérêt du livre de Jean-Louis de Montesquiou que de dresser un tableau extrêmement bien informé du jeu joué par les différentes puissances, la Grande Bretagne, Israël, les Etats-Unis, l’Arabie saoudite, la France et, bien sûr, les nations africaines dont les calculs égoïstes maintinrent pendant huit ans au pouvoir celui qui, dit Montesquiou, « offre une figure chimiquement pure du mal », un spécimen de laboratoire de ce que Kant appelait le mal radical, c’est-à-dire la prééminence de l’amour de soi sur toute autre considération."


Marées

Lucile Schmid, créée le 29-01-2023

"Je vous recommande un roman cette semaine, le premier de son autrice, la canadienne Sara Freeman. Il a déjà été salué par la critique aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en France. C’est aussi un peu un objet littéraire, avec des paragraphes disjoints. L’héroïne a vécu un drame qui la conduit à refuser toute forme d’intimité, à disparaître et à aller s’installer dans une petite ville au bord de la mer, au moment où la saison touristique se termine. Elle passe son temps à aller se baigner la nuit, à trouver le moyen de vivre sans vivre, pour remonter la pente peu à peu. Je trouve le roman extraordinairement émouvant, et très réussi dans ce que le drame provoque d’incommunicabilité. "


À l’aube de nouveaux horizons

Nicole Gnesotto, créée le 29-01-2023

"Une fois n’est pas coutume, je vais vous recommander un ouvrage de sciences dures, en l’occurrence d’astrobiologie. Nathalie Cabrol fait le point sur l’Histoire de la recherche de la vie dans l’univers. L’autrice travaille depuis 1998 à la NASA, et dirige un programme au SETI (Search for Extra-Terrestrial Intelligence). On apprend donc où en est l’exploration : sondes, satellites, etc. Nous connaissons aujourd’hui plus de 5000 exoplanètes, et elle dit un moment que « penser que nous sommes seuls dans l’univers est une aberration mathématique ». C’est à la fois passionnant et très lisible. Même si cela peut sembler paradoxal, elle montre à quel point les frontières de l’infiniment grand continuent de s’éloigner, avec des distances qui dépassent mon entendement personnel. En même temps, elle montre comment l’existence d’autres formes de vie est non seulement possible, mais de plus en plus probable. L’ouvrage peut donner le vertige, mais il a le mérite de rendre modeste."


Boulevard de Yougoslavie

Marc-Olivier Padis, créée le 22-01-2023

"Je vous recommande ce livre tout à fait original, signé de trois romanciers, Arno Bertina, Mathieu Larnaudie et Olivier Rohe. Avoir trois plumes pour un roman est déjà assez inhabituel, mais ce projet est lié à une invitation. A Rennes, les trois auteurs ont recueilli la parole des habitants, confrontés à un vaste projet de rénovation de leur quartier résidentiel, bâti dans les années 1960. Devant la fronde suscitée par le projet de rénovation que la mairie avait commandé à une agence d’urbanisme, tout le monde a pris conscience qu’il fallait vraiment écouter les habitants. C’est là toute la question de l’ouvrage : c’est quoi, écouter vraiment les habitants ? Quels habitants, d’abord ? Il y a ceux qui ne veulent jamais prendre la parole, il s’agit de comprendre pourquoi. Comment va-t-on les chercher ? Il faut un talent de plume particulier pour restituer ce genre de réticence. A une époque où l’on parle tant de démocratie participative et de concertation, cette investigation littéraire est très éclairante."