Les brèves

Raymond Aron

Jean-Louis Bourlanges, créée le 19-11-2023

"Il y a quarante ans disparaissait Raymond Aron. C’est certainement l’homme qui m’a le plus influencé, je lui dois très largement tout ce que j’ai fait de meilleur, et sa pensée a structuré toute ma vie politique. Et il me semble qu’elle nous est encore essentielle aujourd’hui. Aron nous a appris trois choses : que si la politique était la lutte pour le pouvoir, le conflit, la violence, l’égoïsme, elle n’excluait pas pour autant le désintéressement, la hauteur de vue ou le rapport à l’Histoire. Il nous a aussi appris que l’Histoire était certes la violence, la guerre et le rapport de forces, mais que toutes les formes de civilité, de démocratie, de coopération entre les nations étaient essentielles et méritaient d’être défendues. Enfin, que toutes les théories du progrès automatique et du sens de l’Histoire étaient assez largement illusoires, mais que le fait que l’Histoire soit tragique n’interdisait pas l’espérance, la volonté, ni les progrès. Qu’on pouvait rendre la vie de chacun d’entre nous plus vivable, plus respectable et plus libre. "


La guerre des mondes : le retour de la géopolitique et le choc des empires

Michel Eltchaninoff, créée le 19-11-2023

"Je vous recommande cet ouvrage paru très récemment. Ce n’est malheureusement pas de la science-fiction, mais une analyse des nouvelles relations internationales. Bruno Tertrais est spécialiste des questions de sécurité, il décrit la montée des tensions et des guerres, entre les « néo-empires » (Chine, Russie, Iran, Turquie …) et les démocraties. L’analyse est très documentée, fouillée, et riche, mais l’auteur s’efforce aussi de répondre à des questions sur le passé et le futur. Sur le passé : pourquoi, après la guerre froide, beaucoup d’entre nous ont-ils cru que nous allions entrer dans une ère kantienne de résolution pacifiée des conflits ? Pourquoi avons-nous été aussi optimistes, en somme ? Il répond que les Etats-Unis ont cru qu’en intégrant la Russie et la Chine dans un réseau de normes communes, elles se métamorphoseraient, tandis que les Européens pensaient élargir leur expérience d’interdépendance économique. Or rien de cela n’a fonctionné. L’âge identitaire que nous vivons serait donc une réponse rageuse à la mondialisation. Une question sur le futur : les conflits d’aujourd’hui (Ukraine, Israël …) vont-ils faire système ? Y a-t-il un risque de conflit mondial ? La réponse de l’auteur est modérément pessimiste : il pense que nous aurons une très longue période de « guerre tiède », avec des affrontements ça et là, mais pas de confrontation directe entre les blocs, grâce à la dissuasion nucléaire et aux alliances occidentales, qu’il juge plus fortes que celles des « empires ». Personnellement, je ne suis pas aussi optimiste, mais l’ouvrage est passionnant. "


De Gaulle, une vie. Vol. 1. L'homme de personne : 1890-1944

Isabelle de Gaulmyn, créée le 19-11-2023

"J’ai aimé le premier volume de la biographie que Jean-Luc Barré a consacré au général de Gaulle. Ce tome va jusqu’en 1944, il s’attarde sur l’enfance et la jeunesse de Charles de Gaulle. L’auteur est rompu à cet exercice, on lui doit déjà des biographies de Maritain, de Mauriac, etc. Il rattache très bien de Gaulle à cette filiation de droite, catholique et monarchiste et montre ce qu’elle apporte de meilleur dans cette fidélité à une certaine idée de la France et de la nation. On peut évidemment critiquer le travail, car la plupart des archives sont issues de la famille de Gaulle, donc très influencées. Il n’en reste pas moins que c’est très bien écrit, très intéressant, et qu’on vit cette lente maturation de l’homme de Gaulle, qui rate sa carrière militaire pour une carrière politique à Londres. Il y a des pages très drôles et très savoureuses sur ses rapports avec Churchill, on aurait voulu être une petite souris pour assister à certains entretiens. Le livre fait prendre conscience de l’obstination incroyable du général, et les montagnes d’obstacles que les Anglais et les Américains ont mis sur sa route est incroyable à relire aujourd’hui. "


La villa Liebermann

Matthias Fekl, créée le 12-11-2023

"Si vous passez par Berlin, je vous recommande de visiter la maison du peintre Max Liebermann. Il y a bien sûr sa maison au cœur de la ville, mais je parle ici de son havre de paix au bord du lac Wannsee. C’est l’occasion d’admirer les tableaux de ce maître de l’impressionnisme allemand, mais aussi de se souvenir que dans une autre villa à proximité eut lieu la sinistre conférence où fut décidée l’extermination de tous les Juifs d’Europe. Liebermann est mort avant la confiscation de sa maison, et sa veuve s’est suicidée pour échapper à la déportation. La villa est ensuite tombée dans l’oubli pendant des décennies, mais depuis une vingtaine d’années, des bénévoles passionnés ont recréé le magnifique jardin tel qu’il avait été pensé par Liebermann, à partir de photographies et de tableaux du maître, l’art inspirant à son tour le réel. A l’heure d’une folle recrudescence de l’antisémitisme à travers le monde, cette visite rappelle ce que nous savons depuis Zweig ou Semprún : il n’y a qu’un pas de la civilisation à la barbarie. "


Mon enfant, ma sœur

Béatrice Giblin, créée le 12-11-2023

"J’aimerais quant à moi vous recommander le magnifique ouvrage d’Eric Fottorino, l’autre fondateur du journal Le 1, et grand ami de notre émission. C’est un très long poème, déroulé sur presque 300 pages,. Il s’agit de la quête (qui deviendra une enquête) de sa sœur, dont il apprend l’existence par sa mère : « j’ai eu une fille et on me l’a enlevée ». Cette phrase va le hanter. Alors qu’il est à Bordeaux pour un débat dans la grande librairie Mollat, il arrive en avance et cherche à passer le temps. Il se souvient que sa mère avait accouché non loin de là. Il s’y rend, et tombe sur une vieille femme, qui lui explique que l’endroit n’existe plus tel quel, c’était des bonnes soeurs, mais elles sont parties depuis 1977. C’était un lieu d’adoption illégale, comme cela a pu avoir lieu en Irlande, en Espagne … C’est extrêmement émouvant, parce qu’il pose des questions : « comment aurait été notre enfance si tu avais été là ? De quelle couleur sont tes yeux ? As-tu des grains de beauté, comme maman ? » Il comprend aussi, rétrospectivement, la tristesse de sa mère, qui tous les 10 janvier, jour de la naissance de sa fille, s’alitait pendant une journée … Absolument bouleversant."


Matin et soir

Nicole Gnesotto, créée le 12-11-2023

"Je ne connaissais pas Jon Fosse, et l’ai découvert en apprenant qu’il avait eu le prix Nobel. Cet écrivain est surtout un dramaturge, mais le livre que j’ai lu est l’un de ses rares romans, et il est absolument formidable. Sur le fond, le premier chapitre raconte la naissance du fils d’un pauvre pêcheur norvégien. On y assiste par le monologue intérieur du père, qui est dans la salle à côté de celle où sa femme accouche. Il se dit tout ce qu’il va pouvoir faire avec ce fils, l’écriture est très prenante, on a l’impression d’être soi-même le narrateur. Dans le reste du roman (les quatre derniers chapitre), c’est ce petit garçon, Johannes, désormais un homme de 74 ans, dont on va vivre le dernier jour. Lui aussi pauvre pêcheur, ne sait pas que ce matin où il se lève sera son dernier, mais sent qu’il y a quelque chose de bizarre. Il pense à sa femme morte, à ses neuf enfants, à ses amis … C’est une réflexion sur le passage très doux vers la mort. Cette description de la mort comme phénomène amical et non hostile est magnifique. Sur la forme, le style est formidable. On critique souvent le fait que Fosse écrit sans ponctuation, mais il ne s’agit pas de cela : il écrit des monologues intérieurs, donc des phrases très répétitives, qui ne se terminent pas forcément, des sauts d’une idée à une autre, bref il nous plonge véritablement dans le mouvement d’une pensée."


Hommage à Laurent Greilsamer

Philippe Meyer, créée le 12-11-2023

"Le 1 vient de perdre l’un de ses deux fondateurs, Laurent Greilsamer, qui, en 2014, avait fait, avec Éric Fottorino le pari plus qu’audacieux de lancer un hebdomadaire au format étrange, ne traitant chaque semaine qu’une seule question d’actualité. En deux ans, le budget du 1 a atteint l’équilibre. A peine étions-nous amenés à quitter Radio France que les fondateurs du 1 m’appelaient pour m’offrir leur soutien moral et matériel. Il a été décisif. Pendant six ans, Laurent Greilsamer nous a suivi attentivement, me faisant part de ses réactions, me suggérant des thèmes ou des invités. Son élégance était dans sa tenue autant que dans son travail et dans son travail autant que dans ses façons d’être : à la fois discrète et savante, sérieuse et piquante. C’était un être de raison animé d’une curiosité scrupuleuse.  Il a publié une biographie d’Hubert Beuve-Méry, le fondateur du Monde, un remarquable dictionnaire Michelet, un livre qui a renouvelé le regard sur Alfred Dreyfus, des ouvrages sur Nicolas de Staël, Picasso, ou Gérard Fromanger. Avec son épouse, Claire, il a signé un captivant dictionnaire George Sand. Une chanson de Brassens lui allait comme un gant : son refrain dit « c’est un modeste ». Il m’avait averti qu’on lui avait découvert une maladie rare, une amylose AL, qui part de la moelle osseuse, dérive dans le sang et s’attaque au cœur. Son cœur a lâché mercredi. Son dernier message me disait à quel point les équipes médicales sont formidables. Dès son origine, le 1 a fait place à la poésie. Je dédie au souvenir de Laurent Greilsamer ce poème de Norge intitulé « On ne verra plus Robert » : « Le voici, comme il est pâle / Il sourit d’un œil lassé / Et presque tout son ovale / De visage est effacé / Un oiseau qui le traverse / N’a même pas tressailli / Puis, on dirait qu’une herse / S’abaisse entre nous et lui, / Le petit ourlet moqueur / De sa lèvre s’agrandit / Et son pouvoir sur nos cœurs / S’agrandit comme ce pli. »"


Les aveuglés : comment Berlin et Paris ont laissé la voie libre à la Russie

Marc-Olivier Padis, créée le 12-11-2023

"Sylvie Kauffman a passé un an à Berlin pour préparer ce livre, et s’est rendue compte à quel point l’Allemagne était sous le choc, après l’attaque russe de l’Ukraine, car il s’agissait de la remise en question d’un consensus très fort en Allemagne, à propos de la politique à l’égard de la Russie. Elle était la continuation de l’Ostpolitik entamée pendant la guerre froide et visait bien évidemment à sécuriser l’approvisionnement en gaz de l’Allemagne. Cette remise en cause a conduit à une introspection générale, et à une interrogation : pourquoi l’Allemagne a-t-elle cru voir en Poutine « un Allemand au Kremlin » (selon le titre d’un livre allemand à succès) ? L’auteure a pu interroger beaucoup de gens directement impliqués : diplomates, responsables politiques … Le livre est donc très vivant, puisqu’elle y raconte des rencontres, des sommets européens, etc. Et on revoit tous les signaux manqués depuis l’année 2000, qui auraient dû nous avertir de ce qu’était réellement la Russie poutinienne, et de l’invasion de l’Ukraine. Sylvie Kauffmann se demande également si la France va connaître une remise en question aussi profonde."


Ruth Orkin, Bike trip, USA, 1939

Lucile Schmid, créée le 05-11-2023

"Je vous conseille cette petite exposition qui se tient à Paris, à la Fondation Henri Cartier-bresson. Elle ne fait qu’une quarantaine de photos, mais c’est la première fois que sont montrées en France des clichés de cette grande photographe américaine. En 1939, alors qu’elle a 17 ans, Ruth Orkin décide de quitter Los Angeles avec son vélo, et documente son voyage. Elle parcourt les grandes villes américaines, et prend des photographies incroyables, dans lesquelles le vélo lui-même devient un sujet, voire un outil de cadrage. C’est une introduction idéale à l’œuvre remarquable d’Orkin, qui vous donnera peut-être envie de voir le film qu’elle a réalisé avec son mari, Little fugitives, adoré de Truffaut et Cassavetes, mettant en scène un jeune enfant de 6 ans perdu dans New York. Ruth Orkin associe la liberté au mouvement, et à une époque où nous aimons de plus en plus le vélo, cette exposition nous fait goûter à m’la sensation d’avoir 17 ans et de quitter ses parents pour parcourir les Etats-Unis."


Ma cinquième (Vol. 1)

Jean-Louis Bourlanges, créée le 05-11-2023

"Si j’ai aimé ce livre, c’est parce qu’il est parfait pour le paresseux que je suis. Michèle Cotta a quasiment le même âge que moi, et sa vie est entièrement parallèle à la mienne. Nous avons fait les mêmes expériences, elle à partir du centre-gauche, moi gaulliste de gauche, mais je retrouve les mêmes personnes, les mêmes anecdotes que celles de ma vie. Quand je lis ce livre, j’ai l’impression que je suis dispensé d’écrire mes propres souvenirs, pour un flemmard comme moi, c’est délectable. A mesure que je trouve les pages, je retrouve de vieux amis. Michèle Cotta n’a jamais fait de mystère de ses sympathies politiques pour la gauche modérée, on sent par exemple qu’elle n’aime pas beaucoup le général de Gaulle, mais on ne peut l’accuser de sectarisme, elle est très ouverte aux arguments du camp d’en face. Michèle Cotta est ma « sœur », elle a écrit mes souvenirs à ma place et je l’en remercie."


Ce cher et vieux pays

Richard Werly, créée le 05-11-2023

"Si vous vous interrogez sur la France, son état politique, ses difficultés à faire face aux crises intérieures et mondiales, ce petit ouvrage d’une quarantaine de pages signé Pascal Ory vous apportera beaucoup de réponses. Le centre de son argument : la France et les Français sont coincés dans une ambivalence : ils aiment la démocratie autoritaire. C’est ce qui les rend incapables de trancher entre la volonté de liberté de la démocratie et l’amour de l’autorité, hérité du bonapartisme et de l’empire. C’est lumineux, et quelques pages m’ont fait plaisir, dans lesquelles l’auteur trace un contre-portrait de la France, qui s’appelle la Suisse. "


Les aveuglés : comment Berlin et Paris ont laissé la voie libre à la Russie

François Bujon de L’Estang, créée le 05-11-2023

"Je vous recommande le livre de Sylvie Kauffmann, particulièrement éclairant dans le contexte actuel. L’auteure analyse comment la France et l’Allemagne ont pensé possible de s’entendre avec M. Poutine, comment elles ont entretenu des illusions à propos de ce chef à la fois révisionniste et impérialiste. Sylvie Kauffmann a vécu en Allemagne et a pu enquêter auprès de presque toute la classe politique, ce qui montre à quel point l’aveuglement a été généralisé. Les socialistes ont toujours prôné une Ostpolitik qui les a conduit à des relations économiques aussi intégrées que possible avec la Russie, mais les conservateurs ont en définitive mené exactement la même. Les décisions qui ont placé l’Allemagne en totale dépendance à l‘égard de la Russie (la suppression de l’énergie nucléaire par exemple) ont été prises par Mme Merkel. Et pendant ce temps, nos présidents français ont entretenu d’extraordinaires illusions à propos de Vladimir Poutine."