Les brèves

Survivre : une histoire des guerres de Religion

David Djaïz, créée le 13-10-2024

"J’avais déjà recommandé le livre de Jérémie Foa consacré au massacre de la Saint-Barthélémy. Il vient d’en commettre un autre, que je vous conseille vivement aussi. Là encore, fidèle à la tradition de la sociologie de Chicago, tout est raconté à hauteur d’homme et de situations. L’auteur nous livre ici une description magistrale de la vie au quotidien des guerres de religion, et dans la guerre civile en général. La guerre civile, c’est un effondrement fiduciaire : on ne peut plus faire confiance à quiconque, ni aux lieux censés être des abris. La chambre à coucher, et même le lit, peuvent devenir le tombeau, on ne peut plus faire confiance aux mots, dont le sens peut varier du tout au tout d’une faction à l’autre. On comprend parfaitement pourquoi Montaigne écrit ses Essais dans un tel contexte : le monde est devenu « une branloire pérenne », un endroit où l’on ne peut plus se fier à rien. En creux, on comprend aussi pourquoi l’Etat français absolutiste du XVIIème siècle a joué ce rôle de stabilisateur, jusque dans la langue avec l’Académie française. Le livre est magnifique, il s’agit d’une nouvelle perspective sur les guerres de religion."


Une tombe pour deux

Marc-Olivier Padis, créée le 13-10-2024

"Je recommande moi aussi un roman américain, signé de Ron Rash. Jeune soldat envoyé en Corée en 1951 (« La Seconde Guerre mondiale était finie depuis 6 ans à peine »), Jacob Hampton doit quitter la Caroline du Nord et sa jeune épouse enceinte, Naomi. C’est un mariage d’amour, décidé sans l’accord de ses parents. Déshérité, Jacob doit faire vivre sa petite famille sans l’aide de ses parents et il ne peut échapper à la conscription. Rentrera-t-il vivant de la guerre de Corée ? S’il est blessé, pourra-t-il se réconcilier avec ses parents ? S’il meurt, que deviendront sa femme et sa fille ? Un plan tordu et terrible commence à s’échafauder dans la tête de ses parents pour regagner leur fils et couper les liens avec une belle-fille qu’ils n’ont pas choisie. Ce n’est pas à proprement parler une intrigue policière. Plutôt une sombre histoire d’amour possessif dans une Amérique étouffante et pourtant rachetée par la force des paysages et l’obstination taciturne des êtres qui font le bien sans jamais se mettre en avant."


Le paradis des fous

Nicole Gnesotto, créée le 13-10-2024

"Pour moi, un roman américain de Richard Ford. Cet auteur nous raconte depuis près de quarante ans les aventures de son personnage, Frank Bascombe, agent immobilier, représentant typique de la classe moyenne américaine, doté d’un humour noir et d’un sens de l’auto-dérision ravageurs. Dans ce livre-ci, il a 74 ans, retrouve son fils de 47 ans, qui vient d’apprendre qu’il est atteint d’une maladie incurable. Tous deux décident de faire un voyage ensemble, un road-trip à travers les Etats-Unis. Mais les Etats-Unis moches : les motels miteux, le kitsch, le banal, le vulgaire. Drôle, féroce, ce voyage nous dévoile petit à petit la déliquescence de la middle class américaine. Un régal."


Ma Comédie-Française : une histoire intime de la Maison de Molière

Philippe Meyer, créée le 13-10-2024

"Aliette Martin nous fait découvrir « sa » Comédie-Française qu'elle fréquente depuis ses 6 ans. Dans l'ombre pendant quarante ans, de Pierre Dux à Eric Ruf, elle était le métronome de cette maison, chargée d’abord d'assister la direction artistique puis la coordination de la salle Richelieu. Au rythme de ses souvenirs, elle nous emmène aux côtés des metteurs en scène, des comédiens et des administrateurs. « J'ai beaucoup appris à leur écoute. Les êtres humains sont faillibles, mais je peux témoigner de la sincérité, de la rigueur que chacun s'efforce d'avoir. » Et de la persévérance, comme celle dont fit preuve Francis Huster, héros tourmenté de Tchekhov dans la Mouette, qui essaya un nombre incalculable de fois d'accéder au poste d'administrateur du théâtre. Le ton est affectueux, volontiers humoristique, sauf quand Aliette Martin n'hésite pas à dire les choses qu'elle réprouve et ne cache pas les moments de tension. Les colères du metteur en scène Robert Wilson lors de la création des Fables de La Fontaine ou les affrontements entre l'administratrice Muriel Mayette-Holtz – première à faire rentrer au repertoire un auteur américain, Tennessee Williams – et le conseil d'administration où certains sociétaires sont présents. Cette écriture tendre, à la première personne, dévoile les rapports au sein de la troupe, décrit les spécificités de ce théâtre qui vont des acrobaties de l'alternance des représentations dans la salle Richelieu au fonctionnement de la Société des comédiens français et aux comités de fin d'année dont dépend le sort des uns puis des autres."


Une sacrée envie de foutre le bordel

Marc-Olivier Padis, créée le 06-10-2024

"J’ai lu avec intérêt ce livre d’entretiens entre Jean-Louis Missika et l’entrepreneur Xavier Niel. Ce dernier prend peu la parole, on sait qu’il a créé la société Free, l’école numérique gratuite « 42 », un centre de start-ups … On est curieux de lire ce qu’il a à dire sur les évolutions du monde numérique. Nous sommes en pleine révolution technologique, avec le développements d’outils grand public d’IA, l’économie et la vie quotidienne s’en trouvent bouleversés, c’est donc intéressant d’avoir le regard d’un optimiste forcené, croyant dur comme fer à la théorie de Schumpeter de la destruction créatrice, sur la polarisation des opinions, sur la désinformation de masse … Un point de vue intéressant, avec un angle auquel nous ne sommes guère habitués. "


Dors ton sommeil de brute

Lucile Schmid, créée le 06-10-2024

"Je vous recommence ce roman de Carole Martinez, dont le titre est emprunté à Baudelaire. Le roman est totalement étrange, onirique, mystérieux. Il nous raconte comment tous les enfants du monde font au même moment, le même rêve. Ce faisant, le livre rend tangible cette question des générations futures dont on parle tant, car le rêve en question a une portée réelle, il dérange les parents, il dérange le monde. Ce roman onirique, dont l’héroïne est en Camargue, dans les marécages, vous emporte. Carole Martinez assume une langue magnifique, et montre comment le climat échappe aux négociations parce qu’il est aussi un nouveau langage planétaire."


Chefs-d’œuvre de la galerie Borghese

Philippe Meyer, créée le 06-10-2024

"Je voudrais m'insurger contre l'exposition au musée Jacquemart-André des chefs d'œuvres de la galerie Borghèse. C'est en effet un attrape-nigaud. Ayant été l'un de ces nigauds, je peux dire que l'absence d'un quota de visiteurs autorisés à entrer abouti à une telle concentration de personnes épaule contre épaule qu'on pourrait la comparer sans exagérer à l'agglomération des passagers de la ligne 13 du métro entre 17h et 20h. La société Culturespaces qui gère ce musée ne semble pas avoir d'autres buts que financiers et, pourvu qu’ils paient, elle n’éprouve aucune gêne à entasser les visiteurs dans des conditions qui défient même les règlements sanitaires applicables à l’élevage des volailles en batterie."


Le noeud démocratique : aux origines de la crise néolibérale

Nicolas Baverez, créée le 06-10-2024

"Deux recommandations pour moi cette semaine ; d’abord le livre de Marcel Gauchet, qui analyse la crise de la démocratie. Il en voit les origines dans la dilatation de l’économie, qui a tout envahi, et dans le modèle néolibéral, aujourd’hui largement caduque. Ce qui est intéressant, c’est que Marcel Gauchet ne cède pas pour autant au désespoir. Il montre en quoi les valeurs de la démocratie restent pertinentes, et comment on peut faire renaître une société démocratique au XXIème siècle."



Grands diplomates : les maîtres des relations internationales de Mazarin à nos jours

François Bujon de L’Estang, créée le 06-10-2024

"Au risque de paraître un peu corporatiste, je voudrais recommander cet ouvrage paru au printemps. C’est un livre collectif (sous la direction d’Hubert Védrine), qui passe en revue, à la manière d’une galerie de portraits, un certain nombre de très grands architectes de la diplomatie à travers l’Histoire. On commence par Mazarin, et on chemine à travers les XVIIIème, XIXème et XXème siècles. Hubert Védrine signe une postface très intéressante, expliquant pourquoi aucun de ces grands diplomates ne pourrait advenir aujourd’hui, tant la diplomatie a changé. C’est une promenade très agréable et instructive, chaque portrait est rédigé par un auteur différent, dont certains sont de vrais maîtres … On y croise de vrais « pros », mais aussi des hommes d’Etat, comme Bismarck, Metternich, Disraeli … ou des figures moins connues mais tout à fait cruciales. Aussi intéressant que divers."


Israël : le piège de l’Histoire

François Bujon de L’Estang, créée le 29-09-2024

"C’est le moment de lire le livre de Gérard Araud sur Israël. Jeune diplomate en début de carrière dans l’Etat hébreu, puis ambassadeur entre 2003 et 2006, il connaît remarquablement le pays, qu’il a fréquenté à plusieurs périodes. Le livre est très bien écrit, se lit avec beaucoup de plaisir, et il est très clairvoyant sur l’évolution d’Israël et de la société israélienne de ces 60 dernières années. Ce ne sont absolument pas des mémoires, mais Gérard Araud nous livre quelques souvenirs personnels avec ses analyses sociologiques et politiques. L’ouvrage est plein de sympathies envers l’Etat hébreu, mais sans complaisance, et il n’omet aucune des menaces dont Israël est l’objet, qu’elles soient exogènes ou endogènes. N’oublions pas qu’Israël est un avant-poste de l’Occident dans le monde musulman, et c’est aussi à travers ce prisme qu’il faut examiner sa situation et son Histoire. "


Ces Russes qui s’opposent à la guerre

Philippe Meyer, créée le 29-09-2024

"Je voudrais recommander Ces Russes qui s’opposent à la guerre, un livre collectif préfacé par Marie Mendras paru aux éditions Les Petits matins. « Un héros, écrivait Romain Rolland dans « Jean-Christophe », c’est quelqu’un qui fait ce qu’il peut. Les autres ne le font pas. ». Celui qui a créé le projet Iditie lessom, « Passer par la forêt » pour venir en aide aux déserteurs, celle qui, avec Memorial, cette association qui, jusqu’à sa dissolution par Poutine malgré son prix Nobel, rendait et continue à rendre aux Russes leur mémoire parce que sans cette mémoire, on ne peut pas constituer une société civile, celle qui a créé Kovtcheg, « L’Arche », pour accompagner les Russes en exil, celle qui anime la chaîne YouTube de la fondation anticorruption d’Alexeï Navalny, celui qui a fondé les éditions Freedom letters et qui, en publiant « Berceuse pour Mariopol », donne la mesure de l’abomination de la guerre de Poutine, tous, lorsque les artisans de ce livre leur demandent  : « qu’aimeriez-vous dire aux lecteurs européens ? » répondent qu’il existe dans toute la Russie des personnes qui ne se résignent pas à la tyrannie poutinienne et que soutenir l’Ukraine contre son agresseur, c’est les soutenir. Sergueï Gouriev, Grigori Sverdline, Alexandra Garmajapova, Inna Berezkina, Anastasia Chevtchenko, Irina Sherbakova, Anastasia Bourakova, Gueorgui Urushadze, Timofeï Martynenko, Natalia Arno, Lev Ponomarev, Helga Pirogova, et Olga Mikhaïlova, l’avocate de Navalny font ce qu’ils peuvent. Il me semble que nous pouvons leur donner le nom que leur réservait Romain Rolland, mais ce n’est pas ce qu’ils nous demandent ; ils nous demandent de réaliser et de dire qu’ils ne sont pas seuls et qu’en Russie et en dehors, il existe ce que Marie Mendras ne craint pas d’appeler une Résistance."